Lorsque les vignes occupaient l’horizon des cartes


Il suffit parfois d’une feuille froissée, d’un tracé hésitant au coin d’un parchemin, pour retrouver les échos d’un vignoble disparu. Avant que la photographie ne permette l’inventaire du réel, les cartes furent le miroir sensible des terroirs et de leur destin. Leurs plans, sujets aux rêves autant qu’aux arpentages minutieux, sont restés les témoins muets de la lente évolution des pays de vin. Explorer la cartographie ancienne, c’est s’offrir un voyage dans la mémoire des paysages, là où les vignes n’occupaient pas seulement le versant sud d’un coteau, mais dessinaient souvent la trame même des territoires ruraux.


La lente naissance de la cartographie viticole


L’histoire, comme les rivières, épouse d’abord la géographie. Jusqu’au XVe siècle, rares furent les cartes assez précises pour faire exister les vignobles autrement que par une mention lapidaire ou une esquisse. Il faut attendre la Renaissance, et notamment les travaux des Cassini au XVIIIe siècle, pour que la topographie française s’affine et révèle ces cultures ligneuses, lignes régulières ondulant sur les collines.

Les premières véritables cartes viticoles voient le jour à partir du milieu du XIXe siècle, époque où la recherche de la qualité et la nécessité de protéger l’origine des vins s’imposent. Parmi elles, la « Carte des vignobles de France » publiée par Jules Lavalle en 1855 pour la Bourgogne, ou encore celle de Ludovic-Oscar Frossard pour le Bordelais (1847), sont devenues des documents de travail pour de nombreux vignerons, courtiers et négociants.

  • La carte de Lavalle recense 640 climats bourguignons, classés selon leur qualité, avec une précision inédite pour l’époque (BIVB).
  • La carte de Frossard distingue immédiatement les crus classés et s’attache au découpage administratif fédéré par le négoce girondin.

Plus que de simples inventaires, ces cartes donnent à voir l’ampleur de la vigne, qui, à la veille du phylloxéra, couvrait alors près de 2,5 millions d’hectares en France — soit deux fois la surface actuelle (source : Vigne & Vin).


La carte, reflet des mutations : crises, interdits, renaissances


Sur la page, les vignes se déplacent, des zones entières meurent ou renaissent selon l’histoire sociale, économique et parfois sanitaire du pays. Le grand bouleversement du XIXe siècle tient en un mot : phylloxéra. En observant les séries cartographiques entre 1860 et 1910, on saisit la violence de la perte des vignes dans le Languedoc, la vallée du Rhône, la Provence, et jusqu’aux confins de la Champagne.

  • Avant 1870 : le vignoble s’étend des rivières aux collines, les villages vivent au rythme de la vendange.
  • Après l’invasion du phylloxéra (à partir de 1863 en France) : contraction brutale, terroirs abandonnés, replantations hésitantes sur porte-greffes américains.

On suit alors à la trace, d’un calque à l’autre, le resserrement des zones de production ; parfois la disparition complète des vignes sur certains secteurs. Ainsi, la région de Bordeaux perd près de la moitié de ses surfaces plantées entre 1875 et 1890 (source : INAO). Nombre de cartes de cette période signalent, par des hachures ou couleurs différentes, les vignobles « atteints », « arrêtés », ou « en cours de replantation ».

Les cartes anciennes témoignent aussi des crises sociales – l’épisode de la Grande Révolte des vignerons du Languedoc (1907), où des hectares entiers sont délaissés, arrachés dans la douleur; de la réforme des appellations dans les années 1930 : les contours bougent, les terroirs se redéfinissent. La création des AOC (Appellations d’Origine Contrôlée) en 1935 s’accompagne de nouvelles séries cartographiques, affinant encore la connaissance des crus (INAO, archives).


Classer, dessiner, revendiquer : la carte, enjeu de pouvoir et de mémoire


Dessiner une carte du vignoble, ce n’est pas seulement enregistrer ce qui est : c’est délimiter, reconnaître, exclure parfois. Depuis la fin du XIXe siècle, la cartographie s’est faite le support des revendications : juridique, symbolique, économique.

  • Classement de 1855 à Bordeaux : sur ordre de Napoléon III, l’Exposition Universelle exige « une hiérarchie claire des crus ». La carte publiée mettra noir sur blanc la réputation des Saint-Émilion, Margaux, Pauillac, etc. Ce classement modèle encore l’imaginaire collectif du vin français (source : CIVB).
  • En Bourgogne, les « climats » (microparcelles) cartographiés avec minutie servent à affirmer la spécificité du cépage, du sol, de l’exposition. Les cartes sont plaidoyers pour la diversité, autant que preuves pour la postérité.
  • Dans la Loire, la carte devient outil d’identification des terroirs en revendication – par exemple entre Sancerre et Menetou-Salon, où la limite du vignoble change au gré des usages et des décennies.

Chaque édition, chaque choix d’inclusion ou d’exclusion fait acte. À tel point qu’aujourd’hui encore, l’INAO s’appuie sur des relevés historiques pour arbitrer litiges et demandes de reconnaissance d’AOC.


Les paysages disparus : retrouver la vigne à contre-courant du temps


Les cartes anciennes, par effet de négatif, montrent tout ce qui n’est plus. On estime que près de 60% des parcelles viticoles des XVIIIe et XIXe siècles en France ne sont plus cultivées aujourd’hui (source : Terres de Vignes, CNRS). Des villages entiers des Alpes, du Limousin ou de la Sologne conservent sur les cartes des bandes régulières et dentelées – mémoire fossile des ceps, effacés par l’urbanisation, la forêt ou les champs de céréales.

Des chercheurs, comme Pierre Sautarel en Ardèche, utilisent les cartes anciennes pour « réveiller » les anciens clos, replanter sur des terrasses effacées. En Gironde, le projet Carte des Vignobles Disparus du Musée du Vin (Bordeaux) ambitionne de superposer strates anciennes et images satellites, pour faire apparaître les mutations du paysage. Museeduvinbordeaux.com

  • Certains massifs aujourd’hui boisés étaient autrefois entièrement plantés de vigne.
  • Des hameaux, aujourd’hui sans vie, étaient des villages vignerons sur les cartes du XVIIe et XVIIIe siècle.

À l’inverse, on retrouve parfois des vignobles jeunes sur des terres où le vin était jusqu’alors absent : phénomène typique de la vallée de la Loire ou dans le Minervois, où des replantations contemporaines renouent avec la tradition endormie.


À la lecture des noms : chroniques de cépages et de crus perdus


Une carte, surtout ancienne, c’est un lexique en filigrane. Les toponymes témoignent de pratiques oubliées :

  • Sur la « Carte de Cassini » (1750-1790), plusieurs villages du Sud-Ouest portent le nom de leurs cépages dominants (e.g. « Gamay », « Malbec », « Roussanne »).
  • La toponymie bourguignonne est lue comme une mosaïque de clos, de combes, d’enfers ou de grèves, autant de récits de micro-terroirs.
  • Le Bordelais conserve sur carte les noms de crus disparus lors du phylloxéra ou des guerres mondiales, effacés physiquement mais persistants en légende.

Les cartes anciennes révèlent les cépages alors dominants, souvent bien différents des classifications post-phylloxériques : au XIX siècle, la Syrah se faisait rare dans la vallée du Rhône au profit du mondeu ou de l’alicante notamment (source : Vitisphere).


Du papier à la donnée : la révolution numérique


Depuis une trentaine d’années, la carte bascule. Le numérique archéologue – systèmes d’information géographique (SIG), photos satellites, modélisation 3D – permet de croiser les vieux plans, les cadastres napoléoniens, et la réalité contemporaine des vignes.

  • Le projet VITIS : Villages et Territoires Vinicoles mené par le CNRS rassemble et géoréférence plus de 12 000 cartes anciennes du vignoble français (CNRS VITIS).
  • La base Cassini est aujourd’hui accessible en ligne et permet de suivre, hameau par hameau, la présence et le recul des surfaces viticoles entre 1750 et 1830.

En croisant ces couches de mémoire, on devine les dynamiques longues : empires du vin, banlieues agricoles, vignes citadines disparues… De nombreux chercheurs s’appuient aujourd’hui sur ces outils pour reconstituer l’emprise naturelle du vignoble, identifier d’anciens terroirs potentiels ou soutenir des projets de replantation.


Carte, mémoire et avenir du vignoble


Lire les cartes anciennes, c’est se pencher sur la mémoire sensible des terroirs, leurs renaissances et leurs absences, leurs passages de l’ombre à la lumière. La cartographie viticole évolue, mais garde cette fonction essentielle : celle d’être témoin et parfois moteur, entre classement, rêve et possible.

À l’heure où le réchauffement climatique bouleverse la géographie du vin – poussant des régions nordiques à replanter ou des secteurs méditerranéens à changer de cépage – ce retour aux cartes d’hier nourrit la réflexion. Chaque ligne, chaque nom, chaque vide devenu forêt nous rappelle que le vignoble est moins une donnée immuable qu’un palimpseste vivant.

Nombre de jeunes domaines s’appuient sur ces archives pour refaire naître les vieilles terrasses, retrouver les cépages endémiques, ou défendre la légitimité d’une aire d’AOC. Demain, cartographier le vignoble sera peut-être aussi tracer les trajectoires incertaines des vignes nouvelles, sur d’anciens terroirs oubliés ou à inventer.

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